bar_hambourg_rossiLe café Rossi sur les hauteurs de Sankt-Pauli

Le couple est pourtant jeune, mais une lueur dans les regards accuse l'inquiétude devant le temps qui s'en va. Le bébé qui partage leur vie depuis 15 mois reste en éveil permanent. Ou s'endort très peu, quand ils sont occupés à d'autres tâches. Impossible de récupérer quelques heures de sommeil. Du fond de son insomnie, il projette une force de caractère supérieure à la leur. Qui les effraie. Au début, ils ont perdu du poids. Et puis, ils l'ont laissé pleurer. La fatigue se plaçait au-delà de ce qu'ils pouvaient endurer. Il a fini par apprendre à dormir. Un fragment de nuit, de 22h à 4h du matin. Ils ne le savent pas encore, mais cet état s'imposera des années encore. L'été venu, allant au-delà de leur appréhension, les grands-parents ont proposé de le garder une semaine. Pour que les enfants se reposent. Qu'ils s'éloignent. Alors ils ont choisi le recul. Le repli sur eux-mêmes, sur leur couple. Et Hambourg pour cadre de cette redéfinition d'un sentiment qui semble perdre ses repères à mesure que les instants de complicité se diluent dans l'épuisement. Hambourg. Le bar Rossi. Les entrepôts fantômes de la Speicherstadt. Les canaux. Les îles posées sur l'Elbe qu'on peut rejoindre en barque.

Hamburg1Les entrepots fantômes de la Speicherstadt

C'est aussi pour échapper au soleil et au ciel envahissant qu'ils ont privilégié une destination perdue au nord des propositions touristiques. D'autres préfèrent Phuket ou Boracay. Eux, le soleil, ils en bénéficient en excès au quotidien. Une profusion aveuglante de soleil. Ce soleil et ce ciel bleu qui semblent ne jamais devoir quitter le décor. Et un ciel bleu demeure toujours un ciel bleu. Rien d'autre. Quand le ciel gris prend de nouveaux visages à mesure que le vent souffle et que les nuages s'étirent ou se confondent.

 

Hambourg2Le port, et les îles sur l'Elbe

Ce soir, la pluie les a jetés dans le premier café qui se présentait. Un endroit un peu sombre, on devinait à peine le comptoir en entrant. La serveuse ressemblait à Amanda Lear. Le verre qu'elle essuyait retenait toute son attention. Ils sont passés dans une autre pièce qui s'ouvrait au fond sur la gauche. Elle bénéficiait d'une vue sur le port, les quais, les grues qui déchargent les porte-conteneurs, et les îles fluviales, isolées, plus loin vers l'ouest, sur le plan mouvant de l'Elbe. Le paysage les a retenus un moment, sans voix, côte à côte, jusqu'à ce qu'on vienne leur demander ce qu'ils souhaitaient consommer. Aujourd'hui, il ne se souvient plus ce qu'ils ont répondu. Il devait y avoir un alcool fort dans les verres, pour tromper le froid d'un thermomètre qui jouait des coudes pour tenter de se hisser au-delà des 10°. Contre un mur trônait un juke-box, à l'ancienne, avec le disque qu'un bras en plastique dirigeait vers la platine. De nombreux titres de cette variété allemande qui a du mal à s'exporter. Et puis un intrus. Charles & Eddie. Une évidence qu'on ne devait plus avoir entendue depuis 10 ans au moins. Il a mis un mark dans l'appareil. Le diamant est venu frotter le vinyl, lui soutirer une voix de miel, des instruments diserts, comme absents, une seconde voix, de fausset celle-là, qui reprenait le thème et se superposait à la mélodie, des choeurs en retrait. Un sourire leur a échappé. Moqueur chez elle. Confus chez lui. Il a prétendu que, de toute façon, les possibilités se résumaient à ça. Elle a esquissé quelques pas de danse. La seconde fois, c'est elle qui a glissé la pièce dans le juke box. Charles & Eddie à nouveau. Ils ont commandé un autre verre. La nuit est tombée. Il serait toujours temps d'aller sur la Reeperbahn ou ailleurs. Le bar Rossi attendrait bien.

Charles & Eddie - Would I Lie To You

Merci de votre attention