AUTOUR, A TRAVERS ET AU-DELA DE LA QUESTION DE LA PROSTITUTION, UN GRAND FILM SUR LE MAROC VU DE L'INTERIEUR

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Bonjour,

pour qui connaît le Maroc vu de l'intérieur, la prostitution est, au centre des débats, une composante du quotidien. Traiter du Maroc par le biais de la prostitution, c'est comme aborder le thème de la famille en empruntant le vecteur du repas dominical : en cernant le motif à l'origine de l'organisation du tapis, on évite de se disperser. Des ruelles de la medina aux lobbies des grands hôtels, du restaurant huppé au bar à hôtesses de centre-ville, les tractations autour du sexe occupent les coulisses du grand théâtre marocain, passent de l'âne à la Porsche Cayenne, de la Mercedes 240D recyclée en grand taxi à la Lamborghini qu'on ne sort que pour les mariages, de l'hôtel de la gare au palais saoudien. Si Nabil Ayouch a choisi de mettre la vente des corps au centre de son propos, c'est qu'il sait le poids des échanges, des trocs et des marchandages dans ce pays mal doté en matières premières. Le Maroc accueille 10 millions de touristes par an et entend bien se servir au passage, notamment sur le dos de ceux d'entre eux qui viennent pour manger de la chair, fraîche ou faisandée, féminine ou masculine, indéterminée ou surjouée et qui, drogués aux phéromones, dépensent plus que de raison. Notamment les grands frères du Golfe ou ces Français expatriés dont le portrait expressioniste, tracé en quelques traits acides, approche une cartographie de la suffisance et de la mesquinerie d'une précision plus jamais atteinte depuis le Raja de Doillon. Donc, pour simplifier, la prostitution n'existe pas, mais on ne va pas l'interdire pour autant, elle fabrique trop d'entrées de dividendes pour qu'on fasse l'impasse sur elle.

Le film ouvre sur ces tractations qui naissent d'abord sur les lèvres des trois protagonistes, lors d'un dialogue autour d'une table, avant de se matérialiser dans une villa louée par des Saoudiens. Dès le début, la couleur est annoncée. Noha, Soukaïna et Randa - cette dernière en permanente schizophrénie entre le rôle qu'elle est censée jouer et le peu qu'elle parvient à donner d'elle - sont à la fois le bétail et le maquignon, le vendeur et le produit et évoluent sans cesse dans cet espace duel. Parce que les filles d'Ayouch n'ont pas de mac. Pas de présence masculine tangible à leurs côtés en-dehors de Saïd le chauffeur mutique. Les hommes ne font que traverser leur vie. Jamais pour le meilleur. Alors elles se vendent en jouant des lèvres, des seins, du postérieur, mais jamais de l'âme, sans quoi le film n'aurait pas lieu d'être. Quant aux clients, leurs femmes représentent pour eux de la "chair morte" qui n'a plus rien à offrir et ce n'est de toute façon pas ce qu'ils attendent d'elles, ce sont leurs épouses, pas des putes, voyons... Ils sont venus pour consommer et en veulent pour leur argent dont on comprendra rapidement au fil du récit que c'est à peu près tout ce qu'ils sont capables d'offrir. Argent et pétrole, pétrole et argent. Le Maroc, lui, n'a à proposer que ses charmes. Nombreux. Et son cul de pauvre. Nécessaire, en cela qu'il ouvre les hostilités et permet de développer le propos ultérieur, l'épisode est long, éprouvant, plombé, notamment par un interminable concours de booty shake et quelques scènes de sexe glauque volées au petit matin dans l'entrebâillement d'une porte ou lors d'une conversation impromptue dans les toilettes. Le metteur en scène a d'ailleurs pris soin de retirer tout oripeau romantique à ses trois actrices pour s'éloigner de la tentation du leurre et la crudité des situations colle avec une telle intensité au réel qu'on se demande si on tiendra sur la durée du film.

Pourtant, le rideau finit par se lever sur le quotidien des trois filles qui commencent à imprimer la pellicule à côté de leur statut de marchand/marchandise et étoffent lentement leur personnage, en les tissant de coups et de heurts, d'à-coups et de rebuffades, les circonstances selon lesquelles elles évoluent ne facilitant évidemment pas les choses. C'est Noha, dont la famille prend l'argent d'une main tout en lui refermant la porte au nez de l'autre main. C'est Soukaïna partagée entre un amant sans emploi et une issue amoureuse impossible avec un client aussi généreux en poèmes qu'avare en actes sexuels. C'est Randa qui accepte peu à peu son homosexualité avec une légère appréhension, mais sans angoisse. Autour d'elles, gravite un aéropage de parias et de réprouvés qu'elles accueillent à leur table avec autant de générosité qu'elles mettent d'âpreté à vider les poches de ceux qui profitent d'elles. Jeunes travestis, putain campagnarde égarée dans la grande ville, enfants abusés pour le prix d'un apéritif au bar d'un grand hôtel, ils s'accrochent à la lumière dispensée par les trois amies qui, en hors-champ, plongent avec délices dans le don et la fête vécue sans contrepartie financière. C'est qu'il faut bien trouver des reports à l'absence d'avenir, à l'incrédulité provoquée par l'ami français dont on ne peut plus croire à la déclaration d'amour tant elle semble déconnectée du rapport à la réalité, à la lassitude devant le policier qui joue le rôle qu'on attend de lui - pratique du cynisme et de l'humiliation à tous les étages - en se servant en nature contre la promesse d'un rapport classé à la verticale. C'est qu'il faut bien affronter les matins blèmes devant un café partagé avec un tortionnaire qui, pas plus que sa victime, ne semble persuadé de la nécessité de continuer à jouer un jeu auquel personne ne croyait déjà plus avant même qu'il commence. C'est qu'il faut bien oublier que, loin des bars à la mode et des patios enluminés des ryads, Marrakech el Hamra a une sale gueule sous ses filtres de poussière et sa géographie cahotique. Quand les masques tombent, que les souteneurs dont on pensait avoir fait l'économie se manifestent sous les traits de parents proches ou d'une figure amicale sucitée par la compassion, quand votre première maîtresse vous rappelle à votre condition en attribuant un prix à un service dont on voulait la dispenser, quand l'amoureux peu prodigue en prouesses sexuelles s'avère être un homosexuel refoulé, il faut bien comprendre qu'on ne saura survivre sous le poids de la morale qu'en s'en inventant une autre, puisée dans l'expérience et dans le sous-monde qu'on a bien voulu vous léguer, loin d'une tradition et d'une culture de la nécessité qui élèvent le mensonge au rang d'art de vivre. Alors, on pourra appuyer sa tête sur le ventre des soeurs de combat ou sur l'épaule de Saïd le taciturne. On pourra avaler la route jusqu'à Agadir sans souci du lendemain. On pourra prendre sous son aile une paysanne enceinte qui se vend contre 100 dhs et 10 kilos de légumes. On pourra draguer ouvertement un serveur juste pour le plaisir de séduire. On pourra, enfin, s'asseoir face à l'océan, en tournant le dos à une société qui a besoin de vous, mais ne se l'avoue pas ou ne le comprend peut-être pas. Quatre anges posés là qui, à l'image des insomniaques, veillent sur l'équilibre fragile du monde pendant que les autres dorment.

 

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