HAAS1Route 66, Albuquerque, New Mexico 1969

Ernst Haas a longtemps été présenté, à l'égal d'un Stephen Shore ou d'un William Eggleston, comme l'un des précurseurs de la couleur en photographie. Couleur dont on faisait alors un usage fréquent dans la photo de mode ou la représentation publicitaire, mais qui n'avait la faveur ni des photographes de presse, ni des représentants de la photo dite "artistique". Pourtant, en quasi-contradiction avec les coloristes réalistes des années 60 et 70, ses cadets, qui utilisent la polychromie pour se rapprocher au plus près d'un rendu "naturel" et sans fard, l'oeuvre d'Haas prêtera plus à deviner qu’elle ne donnera à voir. Travaillant comme ses contemporains sur une certaine vacuité de l’existence et des espaces que l’homme s’est créé ou contre lesquels il lutte, il habille ses photos d’histoires intenses quand d'autres prétendent dépouiller leur sujet jusqu’à l’os. Photographe de la mise en scène, tenté par le voyeurisme, son travail rappelle celui d'un Saul Leiter ou induit en présage les natures « humaines » presque mortes qu’un Guy Bourdin cadrera pour Vogue 10 ans plus tard. Mais, comme chez Bourdin, le spectateur convoqué par Haas éprouve le sentiment d'un événement qui lui a échappé, ressent le vide qui suit les petites et les grandes catastrophes, vit profondément la frustration de n'avoir été ni acteur, ni même voyeur.

 

HAAS2New York - 60's - Street Scene

 Dans les clichés présentés ici, volés aux années 60, impossible d'identifier les afféteries qui plombent habituellement la photo dite d’époque. La nostalgie n’est pas de mise parce que la vision du photographe échappe à l’emprise du temps, ne cherche pas à se mesurer à un cadre historique. Ni flou techniquement entretenu par une pellicule à la peau dure, ni couleurs clinquantes pour amateurs de sucreries d'antan. Le mensonge a été banni de cette terre à la fois glamour et sombre où l’ivresse ne peut déboucher que sur les lendemains qui déchantent, et l‘instant de solitude sur la tentation de la mort. Acteurs plus que figurants, frappés d’une maladie de luxuriance, les paysages développent des couleurs saturées qu’on dirait sorties d’un tableau de Hopper et qui jettent leurs excroissances à l’assaut des lieux, des corps et des visages. Enserrés dans des zones d’ombre denses, voire avalés par l’obscurité, figés dans l'instant comme des insectes éphémères, les personnages ou les sujets inertes obéissent à la mécanique d’oppression plantée par le décor. Quand la lumière les repousse, que l'ombre les avale, ils tremblent, frissonnent, chahutés par les circonstances comme sur une piste d’autos-tamponneuses.

 

HAAS3After Swim Time

 Comme il semble s'exclure du temps et conjonctures, il semble à l'identique difficile de relier le photographe à une école, de l’isoler dans un espace de création commun. Electron libre, farouche indépendant, Haas n’en fait qu’à sa tête. Travaillant pour l’agence Magnum aussi bien que pour Vogue ou Esquire, il n’a de cesse de perfectionner sa technique qui projette la couleur au visage du spectateur sans chercher jamais à le conforter dans une vision embellie de la réalité. Le réel que Haas façonne ne répond plus de rien, surtout pas des certitudes, et prend plaisir à cacher l’inquiétude derrière une théâtralité  sanglante. Au-delà de l’image, de sa signification immédiate, rares sont ceux qui, comme l’Autrichien d’origine, auront été chercher le sens.

 

HAAS5Lost in Nowhere Land

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