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Spectacle total et totalitaire (en cela qu'il impose aux autres formes d'expression artistique une obligation de surpassement et de remise en question profonde), Grande - est à la fois une oeuvre d'art puissance 10, ce qu'on appelait un happening au siècle dernier, un objet de design qui n'aurait pas encore été inventé - meuble et dangereux, excitant et perturbant, familier et sauvage - une bombe à fragmentation lente ou un canon à confettis argentés (comme ceux que Vimala Pons fait sauter à la tête du public), une blague de sale gosse ou un chagrin d'enfant, une réflexion sur le couple et un caprice de petite fille, une histoire qui commence par la fin sous les rires et finit sous les pleurs.

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Mais même sous des formes diffractées et sous des airs d'infraction permanente, Grande - n'oublie jamais d'être grandement cohérent, faisant porter à la femme le poids du monde sur ses épaules (ou sur la tête en l'occurrence puisque l'actrice fait tenir en équilibre sur son chef, tour à tour, un mannequin en plastique plus grand qu'elle, une poutre dans laquelle viendront se ficher des couteaux comme autant de blessures infligées aux promesses, une machine à laver ouverte qui finira par accueillir une montagne de linge sale et de mots ravalés, et une colonne dorique figurant la ruine d'une union) quand l'homme est plus préoccupé de suivre les fluctuations de ses humeurs en dents de scie (Tsihiraka Harrivel est sans cesse happé par un crochet élévateur avant d'être précipité vers le sol depuis les hauteurs d'un toboggan à la pente quasi-verticale), et laissant reposer la structure de la revue sur la complicité pudique qui unit les deux participants (on les appellera comme ça, faute de mieux).

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Complexe, Grande - ne l'est que dans les manifestations : si l'on ne perd pas le fil, qu'on regarde et qu'on écoute, le spectacle dit sans cesse ce qu'il fait - même s'il passe son temps à ne pas faire ce qu'on lui dit. Jamais rongé par la tentation de l'exhibition (pas de saltos arrière, de figures des corps et de style dans ces chorégraphies rugueuses, raides parfois, empruntant plus à Conrad Veidt qu'au cirque Pinder), cherchant - et trouvant souvent - l'assemblage de mouvements qui remplacerait les mots, la revue héberge pourtant, clandestin grossier et malséant embarqué dans ce navire gréé à l'électro (la musique est naturellement présente dans Grande -, évoquant le souffle, la respiration intime de la revue), un verbe fort et saillant, se fracturant des issues dans la masse solide du visuel, brisant à coups de marteau la carapace qui menacerait de l'enfermer.

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Sans cesse balloté, tantôt étranglé par le nerf des images, des boucles synthétiques ou des percussions guerrières, puis aplati comme une crêpe par de brusques baisses de tension, le spectateur demande presque grâce après 1H45 de ce déluge d'idées et d'inventions, vécu dans une nouvelle norme au milieu d'un fatras de meubles de rebut, d'amplis et de vêtements, foire à la trouvaille et au recyclage.
Et les larmes de Vimala Pons lorsqu'elle vient saluer, semblent couler de source tant elle et son binôme en folie douce nous ont délivré, avant tout autre chose, un conte de cris et de pleurs, de douleur et d'émotion dont seuls les canaux lacrymaux peuvent autoriser à évacuer le trop-plein.

 Merci de votre attention

PS : pour ceux qui seraient passés à côté de la "revue" (puisque c'est ainsi que nos deux dynamiteurs en chef s'entêtent à l'appeler, comme dans un fantasme burlesque), Grande - revient pour 3 semaines sur la scène du 104, où elle a été étrennée,  entre le 19 septembre et le 11 octobre

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